Comment la Santé en France est devenue rentable
Faculté Jean Sarkozy®, Nanterre X, le 23/10/2038
« En utilisant la base de données d’e-learning du second cycle, vous
rappellerez en moins de 8000 signes comment la Santé en France est
devenue rentable. »
« Il faut une génération pour changer un système de santé » avait
prédit Alexandre de Castries, PDG d’AXA®.
A la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, le Conseil national de la
Résistance créa dans la France exsangue un système de protection
sociale qui rapidement vexa le patronat. « La Sécurité sociale est
devenue pour l’économie une charge considérable. Les salariés ont
profité de traitements dont ils n’avaient peut-être pas un besoin
certain, la moindre maladie a été le prétexte de repos. L’absentéisme
s’est développé. » Chambre de Commerce de Paris,1948
En 2000, Claude Bébéar, alors PDG d’AXA®, avait créé l’Institut
Montaigne, un think-tank « indépendant » grassement financé par
Areva®, Axa®, Allianz®, BNP Paribas®, Bolloré®, Bouygues®, Dassault®,
Pfizer®, qui dans les média était chargé de distiller le venin : le
système de santé, déficitaire, devait être réformé de toute urgence.
En 2004, Jacques Chirac, ami intime de Claude Bébéar, nomma à la tête
de l’Assurance-Maladie Frederic Van Roekeghem, ancien directeur à
l’audit du groupe AXA®. Proconsul nommé par l’Elysée, FVR pouvait
enfin passer outre les avis des centrales syndicales, qui toutefois ne
dénoncèrent pas la manip, trop heureuses de garder leurs postes et
leurs jetons de présence. Nommant et virant les directeurs de caisses
locales comme il l’entendait, le proconsul put s’entourer de zélotes
libéraux qui transformèrent la Sécu en intégrant les techniques de
management usuelles : intéressement des médecins conseils, primes à la
traque aux arrêts de travail « injustifiés », harcèlement des médecins
généralistes.
Début 2005, un petit arrangement entre amis permit à Xavier Bertrand,
ancien assureur chez AXA®, de signer une convention avec les syndicats
médicaux réactionnaires les plus proches du pouvoir. Ouvrant la voie
aux pénalisations des assurés, aux dépassements tarifaires, aux
franchises sur les soins, le système du médecin traitant consista
avant tout en un magnifique tour de passe-passe, surchargeant les
généralistes de travail administratif sans même leur octroyer les
moyens de payer un secrétariat, désespérant leur relève éventuelle et
hâtant leur disparition sur l’ensemble du territoire.
Dans le même temps, à l’hôpital, se mettait en place la tarification à
l’activité. Les directeurs d’hôpitaux, eux aussi nommés par le pouvoir
politique, inculquèrent au personnel soignant la culture du résultat.
Rapidement, les vieux, les sans-grade, les malades atteints de
pathologies complexes et nécessitant, outre des explorations
médicales, du « temps soignant », furent refoulés de l’hôpital, pour
des raisons d’équilibre budgétaire.
En 2006, à sa prise de fonction, Guillaume Sarkozy déclarait être «
fier de prendre la direction de Médéric®, un acteur historique majeur
de la protection sociale. Mon ambition est que Médéric® relève les
défis des réformes à venir qui transformeront profondément
l’intervention des acteurs complémentaires, notamment dans le domaine
de la santé, pour jouer un rôle de premier plan dans l’amélioration
des services de protection sociale.»
En 2007, son frère Nicolas Sarkozy arriva au pouvoir et se lança dans
la « responsabilisation » des malades en instaurant des franchises sur
les soins. La même année, Denis Kessler, ex-directeur général d’AXA®
et ex-vice-président du MEDEF le félicitait de ses réformes : « Il y a
une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ?
C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et
1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de
1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de
la Résistance ! »
Dans ce climat de désespérance générale des soignants, de colère des
malades, le pouvoir s’attacha les services d’associations de patients
« représentatives » comme le CISS® en les finançant à 80%. Pour
s’assurer leur fidélité, on leur fit miroiter un avenir radieux, où
grâce à l’éducation thérapeutique, on pourrait enfin se passer de
médecins. Cela permettait dans les média de faire circuler des
trublions bobo toujours prêts à donner le coup de pied de l’âne aux
professionnels de santé, jamais assez présents, jamais assez dévoués,
tout en soutenant à bout de bras les ministres, fussent-ils les plus
obscènement incompétents que le Terre ait porté. Confrontés en 2009 à
une campagne vaccinale aussi calamiteuse sur le plan scientifique que
sur le plan financier, ces « représentants » fermèrent courageusement
leur gueule, concentrant leur tir sur les généralistes, accusés de
vouloir vacciner leurs patients par appât du gain. Ils évitèrent ainsi
à Roselyne Bachelot-Narquin et à Nicolas Sarkozy d’avouer clairement
qu’il ne leur était pas venu un instant à l’idée de baser un plan
pandémique sur une espèce dont ils organisaient la disparition.
Pendant ce temps, les experts de la Haute Autorité de Santé et de
l’AFFSAPS, aussi pointus que les experts grippaux de l’Institut
National de Veille Sanitaire, soutenaient par civisme les firmes
pharmaceutiques en laissant sur le marché des médicaments
anti-Alzheimer hors de prix, inefficaces et dangereux, mais permettant
de faire fonctionner la filière gériatrique, filon d’avenir de la
dépendance.
En 2009, Frédéric Van Roekeghem innova en proposant aux généralistes
une rémunération à la performance, le Contrat d’Amélioration des
Pratiques Individuelles ou CAPI®. Les items scientifiques en étaient
très discutables, le calcul de la rémunération affreusement opaque. Le
but était de déterminer, au sein des soignants, les plus compliants.
Ceux qui passaient sous les fourches caudines de la CNAM pour quelques
deniers pourraient demain, pour une somme modique, être agréés par les
assureurs privés.
En 2010, de déremboursement en franchise, la « Sécu » ne remboursait
bientôt plus que 50% des soins ambulatoires, en maintenant la pression
sur les professionnels de santé les moins bien rémunérés, infirmiers,
généralistes, pour les pousser à la disparition. Sous couvert
d’améliorer la gestion, se créaient alors des Agences Régionales de
Santé, sous la houlette de Nicolas Sarkozy. Une flopée de pontes « de
gauche », dont Claude Evin qui avait vigoureusement soutenu la réforme
des hôpitaux, s’y précipita pour accepter des postes, cautionnant la
manœuvre.
En 2010 toujours, la légalisation de la « télémédecine » fit les unes
de la presse. L’industrialisation du soin vantée par les experts
libéraux du ministère avançait à grand pas, réalisant le rêve d’une
médecine sans médecin, gérée à distance depuis un centre d’appel.
Dès 2012, les maisons de santé et autres expérimentations mises en
place par les ARS se heurtèrent rapidement à l’absence d’argent. Comme
pour les collectivités territoriales, l’Etat avait délégué les tâches
sans assurer le financement. Lorsque la Mutualité Française® « sauva »
du désastre une première maison de santé en Ardèche, la presse
applaudit. Ce fut ensuite le tour de Mederic® , puis d’AXA®. En
quelques mois, ce qui n’avait pu être privatisé en bloc le fut par
morceaux, sans résistance.
En 2012, la « redéfinition des critères d’affection longue durée »,
instaurée par Roselyne Bachelot en 2010, arriva à son terme. Les
pathologies chroniques ( diabète, hypertension, etc…) n’étant plus
prises en charge avant le stade des complications, seuls les ménages
les plus aisés pouvaient payer les soins, les malades les plus démunis
renonçant à la prévention.
En 2015, les firmes pharmaceutiques lançaient des programmes
d’éducation thérapeutique clés-en-mains permettant de contourner une
législation européenne moribonde ayant jusque-là freiné l’intrusion de
la publicité directe des médicaments au consommateur.
En 2017, l’écart d’espérance de vie entre ouvrier et cadre, de sept
ans au début du quinquennat Sarkozy, s’était creusé de cinq ans,
contribuant partiellement à régler la question des retraites.
A l’aube de 2020, ayant quasiment éliminé la médecine générale
pourvoyeuse de soins à coût réduit, les assureurs français, comme
leurs homologues américains, disposaient d’une clientèle captive et
solvable, que leurs centres d’appel dirigeaient dans leurs cliniques
dont ils fixaient les tarifs élevés pour mieux assurer la docilité des
cotisants. Les pauvres, eux, erraient dans les cabinets indépendants
encore ouverts, où des médecins vieillissants ne pouvaient que
constater le succès absolu d’une politique d’eugénisme social sans
précédent. La Santé était devenue rentable.
Christian Lehmann